À Lomé, l’air est lourd d’habitudes anciennes. Dans les marges du marché des carburants, où le bon prix défie parfois la bonne foi, un frisson de réforme parcourt désormais les tuyaux de la distribution. Le Togo, modeste acteur dans le ballet pétrolier mondial, ose une ambition : rendre visible l’invisible.
Depuis mai, sans tambour ni trompette, le pays marque son essence. Littéralement. Une encre chimique, infime mais infalsifiable, glissée dans le gasoil industriel. Objectif ? Rappeler à l’ordre un écosystème longtemps livré à lui-même, où les frontières entre le légal et le licite s’étiolent sous le soleil et les complicités.
Officiellement, c’est une opération technique. Une collaboration entre le ministère du Commerce et la société suisse SICPA, déjà connue pour ses encres sur les billets de banque. Mais au-delà du jargon et des dispositifs, il s’agit d’une guerre feutrée contre les fuites : les subventions dévoyées, les détournements à ciel ouvert, les taxes évaporées. Une guerre contre cette opacité qui gangrène les marges de l’économie nationale, comme une fuite lente mais constante dans un réservoir rouillé.
Le gasoil industriel est le premier ciblé. Un carburant généreusement allégé par l’État, censé nourrir les moteurs des bulldozers et des usines, mais qu’on retrouve trop souvent dans les réservoirs des poids lourds citadins ou sur les marchés parallèles. La traque est lancée. Les autorités promettent d’étendre le filet au super sans plomb, puis au gasoil routier. Le mot d’ordre : traçabilité.
Mais dans les coulisses, la mue ne va pas de soi. Pour certains, ce marquage, c’est l’intrusion de l’État dans des circuits qui n’avaient que trop prospéré sur l’ombre. Pour d’autres, c’est une respiration attendue, une tentative salutaire de restaurer la confiance, et de redonner un sens à la politique publique du carburant dans un pays qui importe la totalité de son essence, mais ne peut plus se permettre de la perdre en route.
Dans un centre de Lomé, un distributeur glisse, presque à voix basse : « Si le marquage est bien appliqué, ça va changer beaucoup de choses… mais il faudra tenir face à ceux que cela dérange. »
Le gouvernement, lui, mise sur la durée. Une stratégie pensée pour ne pas seulement réglementer, mais révéler. Et dans ce geste presque anodin — marquer une goutte de gasoil — se niche peut-être une autre ambition : celle d’un État qui, dans un secteur longtemps livré à la débrouille, tente enfin d’imprimer sa propre trace.


