Le Kenya pleure l’un de ses plus grands symboles de la lutte démocratique. Raila Odinga, figure historique de l’opposition et ancien Premier ministre, est décédé ce mercredi 14 octobre 2025 en Inde à l’âge de 80 ans, des suites d’un arrêt cardiaque, selon les sources médicales de l’hôpital de Kochi où il était hospitalisé.
Pendant plus de quatre décennies, Raila Odinga aura marqué la vie politique de son pays par son engagement, sa résilience et sa détermination à faire triompher la démocratie. Tantôt opposant farouche, tantôt homme de dialogue, il a traversé les régimes, noué des alliances improbables et inspiré des générations entières.
Surnommé « Baba » (père, en swahili) par ses partisans et « Agwambo » (« le mystérieux ») en langue Luo, Odinga était perçu comme un leader proche du peuple. Même ses critiques reconnaissaient en lui un acteur incontournable de la scène politique kenyane.
À l’annonce de son décès, une immense émotion a envahi les rues de Kibera, son ancien fief à Nairobi, où des centaines de sympathisants, en larmes, se sont rassemblés devant sa résidence. Des scènes similaires ont été observées à Kisumu, sur les rives du lac Victoria, et à Eldoret, dans la vallée du Rift.
Un parcours forgé dans la douleur et la persévérance
Fils d’Oginga Odinga, premier vice-président du Kenya indépendant, Raila a hérité très tôt de l’esprit contestataire de son père. Dans les années 1980, il s’oppose au régime autoritaire de Daniel arap Moi et est emprisonné à plusieurs reprises, dont neuf années derrière les barreaux, dont six passées en isolement.
« La détention est une bonne école. On y apprend à réfléchir, à pardonner et à tolérer », confiait-il à Reuters en 2007.
Libéré, il se lance en politique et décroche son premier siège de député en 1992. Sa carrière sera ensuite jalonnée de combats politiques, de défaites électorales, mais aussi de victoires morales. Candidat à cinq reprises à la présidence du Kenya, il n’a jamais remporté le scrutin, mais a su rester une voix respectée et écoutée.
Artisan du multipartisme et du dialogue
Raila Odinga laisse derrière lui un héritage politique immense. Il a contribué à l’instauration du multipartisme en 1991 et à l’adoption de la nouvelle constitution de 2010, deux avancées majeures pour le pays.
Son sens du compromis lui a permis de devenir Premier ministre en 2008, dans un gouvernement d’unité nationale formé après la crise post-électorale meurtrière de 2007. Plus tard, il surprend le pays en se réconciliant avec ses anciens adversaires, notamment le président Uhuru Kenyatta en 2018, dans un geste symbolique connu sous le nom de « handshake ».
Même après sa dernière défaite à la présidentielle de 2022 face à William Ruto, Odinga n’avait pas renoncé à peser sur la vie politique. En 2024, il s’était rapproché du pouvoir pour participer à la recherche de solutions aux tensions nationales.
Une nation en deuil
Le président William Ruto s’est rendu au domicile de la famille Odinga à Nairobi pour présenter ses condoléances et a décrété sept jours de deuil national, assortis de funérailles d’État.
« Raila Odinga a défendu des réformes qui ont façonné notre démocratie et inspiré plusieurs générations », a déclaré le chef de l’État dans un message à la nation.
Les hommages se multiplient également sur le continent. Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’Union africaine, a salué en lui « un défenseur infatigable de la démocratie et du développement centré sur le peuple ».
Dans les rues de Nairobi, les réactions oscillent entre reconnaissance et réflexion.
« Il a sacrifié sa vie pour la liberté de ce pays », confie Grace Mbugua, une habitante.
D’autres, comme Patrick Mungai, comptable, rappellent que « sa lutte n’a pas toujours été exempte de zones d’ombre, mais elle a profondément marqué notre histoire ».
Raila Odinga laisse l’image d’un homme complexe, passionné et profondément attaché à son pays. Un militant de la liberté, qui aura vécu toute sa vie pour voir le Kenya devenir une démocratie plus juste et plus forte.


